International“Afterglow”, une nouvelle du futur

“Afterglow”, une nouvelle du futur

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Notre planète est ravagée, mais la biodiversité se reconstitue peu à peu grâce à des résistants déterminés à sauver le vivant. Tel est le monde imaginé dans Afterglow (“Dernière lueur”), une nouvelle de science-fiction qui a remporté un concours organisé par le site américain Grist. Une vision de l’année 2200 à la fois troublante et poétique, non dénuée d’espoir, traduite en exclusivité par Courrier international.

Nous sommes au début de l’été. Dans un mois seulement, la dernière des capsules en partance vers les planètes Kepler va décoller. Renem a décroché un contrat pour deux personnes, elle veut évidemment que je parte avec elle.

J’ai besoin de temps pour faire le point. Elle ne comprend pas : ce n’est pas comme si nous allions laisser quoi que ce soit derrière nous. Notre nouveau mode de vie consiste à habiter dans des squats les bons jours, à dormir sur des bancs les mauvais. Inutile de dire que nous n’avons pas de famille. Renem n’a jamais connu ses parents. Quant à moi j’ai enterré il y a des années ce qui restait des miens. Nous sommes ensemble depuis plus de la moitié de ma vie. Parfois, je me demande si ce n’est pas plus par nécessité que par amour.

Ici, à l’Antimatière, la piste de danse est noire de monde, comme elle l’est toujours. Ce n’est pas vraiment un lieu recommandable, mais je m’y sens chez moi, comme si je pouvais sortir de ma peau et accéder à une autre dimension. Dans un coin, quelqu’un distribue des pastilles de Tangle. Elles sont sans doute produites par rétro-ingéniérie avant d’être écoulées sur le marché gris. Je les scanne rapidement – il y a seulement 0,1 % de chances que ce soit de la meth-mod. C’est bon signe, mais rien ne me dit qu’elles ne sont pas coupées avec une substance addictive. Je paie le prix demandé, puis me fourre un comprimé dans la bouche. La pastille fond, mes pensées lancinantes se dissolvent à mesure. Bientôt, il n’en reste plus qu’une trace, la sensation douloureuse de la saccharine sur mes dents. Je ne suis plus qu’énergie libérée, je me mêle à la foule.

Habituellement, chacun flotte béat dans sa bulle de synthés, autant dire qu’on est rarement embêté. Or cette nuit je sens que quelqu’un a posé les yeux sur moi. Je m’arrête de danser et essaie de repérer la source du désagrément. Mais chaque fois que je m’efforce d’identifier les formes qui s’agitent autour de moi, j’ai comme l’impression de faire tourner un kaléidoscope à l’envers. Tout est vague et indéfini, happé dans un grand flou. Et pourtant, c’est beau. Quelqu’un court vers moi, fait demi-tour, décrivant des boucles et des spirales. Les mouvements me donnent le tournis. Dans un éclair, je vois des ailes fines comme des toiles d’araignée.

La foule évolue fiévreusement, et la confusion des couleurs disparaît aussi vite qu’elle m’est apparue. Si seulement l’arc-en-ciel stroboscopique voulait bien cesser de tourner, ne serait-ce qu’une minute. Je m’affaisse sur le sol poisseux, la tête entre les mains. Je me frotte les yeux avant de les rouvrir. Ils sont irrités par la sueur. Mais je remarque quelque chose de prometteur sur le sol en béton. Une lueur jaune vif, qui semble indiquer un chemin.

Suivre un fil presque invisible à travers une piste de danse bondée n’est pas un mince exploit. Surtout quand on ne peut s’appuyer que sur ses mains, ses genoux nus et une drogue festive bon marché. Une fois à l’extérieur, je m’aperçois qu’on a renversé plus de verres sur moi que de champagne sur une entraîneuse dans l’un de ces affreux clubs pour messieurs. Je dois cesser d’y penser, sinon je risque d’avoir encore plus la nausée. Ma vue se brouille. Bientôt, ma mémoire va prendre le même chemin. Mais je veux voir d’abord.

Me voilà perchée sur le toit, et le fil ne suit pas vraiment un tracé linéaire : on dirait plutôt un amas de fils entortillés. Il monte le long d’un mur de briques à moitié démoli, faisant le tour d’une fresque qui doit mesurer plus de six mètres de large. Je ne sais pas à quoi je m’attendais, mais certainement pas à cela.

De longues ailes, des yeux bulleux, un corps qui luit d’un éclat vert au clair de lune. Je n’ai jamais vu un aussi bel insecte. Je m’approche, je tends la main pour le toucher. Je tâte ce que je peux du bout des doigts et prends une profonde inspiration. Cette image n’est pas formée de pigments, mais de quelque chose de vertigineux : mêlé de pourriture, multitexturé, vivant. Mon module optique fait surgir des noms, juste avant que ma vision ne s’efface. Les mots sont tout ce qui persiste devant mes paupières : Xanthoria parietina, Lichina pygmaea, Hypnum cupressiforme.

***

“J’ai vu quelque chose d’incroyable cette nuit.”

J’ai quand même fini par rejoindre Renem dans notre bâtiment abandonné, à moitié sans toiture. Je me blottis contre elle, elle me caresse les cheveux. Mais je sais qu’elle est en colère. Je tremble entre ses bras.

“Au moins, c’est toujours facile de te retrouver.”

L’animosité perce sous ces neuf mots. Elle n’a pas l’air de comprendre que, parfois, je n’ai pas envie qu’on me retrouve. Et elle n’a pas l’intention de le comprendre : elle n’est pas près de renoncer à son complexe du sauveur.

J’essaie de retarder le plus possible la prochaine dispute, faisant valoir que cette fois c’était différent. “Il y a quelqu’un qui m’a envoyé un message”, dis-je.

Elle se détourne. Son visage taillé à la serpe, à la peau brune, apparaît dans la lumière lunaire qui filtre à travers les brèches du mur.

“Arrête tes enfantillages, Talli.” Renem crache mon nom comme si c’était une malédiction. “Il serait temps que tu grandisses !” Là-dessus, elle me lâche et se lève, sa chaleur s’échappant avec elle.

Ma tentative de conciliation a fait long feu. “Tu trouves qu’on a vraiment fait un choix d’adulte en acceptant d’être des esclaves sur 452b ?!”, rétorqué-je. La sueur qui imprègne ma robe est devenue froide, j’en frissonne. “Tu sais bien qu’on ne remboursera jamais nos dettes. Ils ont fait en sorte qu’on n’y arrive pas.”

Elle secoue la tête, comme si cet argument n’avait aucune valeur. “Tu as vu les images. Ces planètes sont notre seul espoir. On pourrait y entamer une nouvelle vie.”

Elle revient alors vers moi, essayant de se glisser sous la pile de couvertures. La nuit est bien suffisamment chaude sans elle.

***

Je vois des abeilles partout : des pubs dans mon fil d’infos – des choses inutiles comme des costumes, des bijoux, des produits que je n’aurai jamais les moyens de m’offrir –, des gens dans la rue vêtus d’antennes et d’ailes scintillantes. Je vois aussi de vraies abeilles. Elles se posent sur les petites plantes rabougries qui poussent sur le béton, elles bourdonnent autour des vignes en fleur qui serpentent autour des ruines du centre. Peut-être ont-elles toujours été là, mais c’est la première fois que je les remarque.

Je garde mon module optique toujours allumé, afin de pouvoir identifier et enregistrer chaque nouvelle espèce. Mes préférées sont les petits insectes, principalement noirs, que j’ai toujours pris pour des mouches. Maintenant, ce sont des abeilles et elles ont de beaux noms : Ceratina acantha, Hylaeus annulatus, Chelostoma philadelphi, Lasioglossum imitatum, Sphecodes monilicornis. J’arrive à les distinguer, même quand je déconnecte le module : Hylaeus se caractérise par ses fentes jaunes, et son abdomen rouge vif rend Sphecodes immédiatement reconnaissable. Il y a aussi quelque chose dans ma tête, un vrombissement sourd mais persistant. Il me rappelle ce à quoi devrait ressembler un été chaud et insouciant. Dès que je parle de ce genre de choses avec Renem, elle me dit que c’est une perte du temps pour toutes les deux.

Il devient plus facile de distinguer le vrai du faux – de faire la différence entre les modifs corporelles branchées imitant les insectes et la silhouette que j’ai vue il y a plusieurs semaines. Et je ressens en moi-même quelque chose d’étonnant, un sentiment que je ne me serais pas attendue à éprouver. Tandis que davantage de riches partent pour des planètes vierges, et que les dernières lueurs de leurs vaisseaux me laissent des brûlures rétiniennes vert-jaune, je ne suis ni inquiète ni désespérée. J’en ressens plutôt de l’espoir.

Je me trouve au centre de Brexton-Maine quand je repère l’un d’entre eux. J’ai beau ne plus être sous effet, j’ai du mal à décrire ce que je vois. Peut-être ce type a-t-il sur lui une sorte de diffracteur de champ, ce qui le rendrait difficile à suivre. Mais c’est l’un d’entre eux, j’en suis sûre, je le sens. Et, quand je regarde vers le sol, il y a toujours ce même fil jaune fluorescent qui serpente.

Rapidement, je perds la silhouette de vue, mais je continue à suivre le fil. Il me mène à un entrepôt situé à une dizaine de pâtés de maisons de là où Renem et moi vivons actuellement. Je devrais être en train de fouiller dans les décharges de la zone extérieure pour ensuite revendre ce que je pourrais. Du moins, c’est ce que Renem aimerait que je fasse.

Je n’ai pas peur d’entrer. Mais quand j’ouvre le lourd portail métallique, je suis étonnée de ce qui s’offre à mes yeux et à mes oreilles : un vrombissement incessant, des milliers de semis, et une seule personne toute de blanc vêtue. En tenue d’apiculteur.

“Si je comprends bien, tu as suivi notre piste ?”

Je veux répondre quelque chose, mais les mots se mélangent. Le vrombissement m’enveloppe, aussi

[…]

Lindsey Brodeck

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